Quand tout devient trop : comprendre la surstimulation parentale

Par Audrey Clavet, ergothérapeute à la clinique Matrescence

Vous essayez de préparer le souper tout en pensant à tout ce que vous avez oublié de faire aujourd’hui. Votre bébé se met à pleurer, et votre aîné tente d’attirer votre attention. En arrière-plan, la télévision a été laissée ouverte et votre téléphone vibre dans votre poche en raison d’une conversation messenger de groupe très active.

Vous sentez que vous êtes sur le point de craquer si vous entendez un son de plus. Après un nouveau “maman” lancé par votre aîné, vous voyez rouge et vous criez à votre aîné de vous laisser tranquille. 

Si vous avez parfois l’impression d’être un parent impatient, ou rêvez parfois d’un séjour sur une île déserte ou à une retraite silencieuse dans un monastère, il est possible que votre système soit simplement… surchargé.

Dans cet article écrit par notre ergothérapeute Audrey Clavet, nous démystifions la surstimulation.

C’est quoi au juste, la surstimulation?

La surcharge, ou la surstimulation, est un concept général qui inclut plusieurs autres sous-concept. En fait, c’est quand votre système nerveux vous dit : ça suffit! Je n’en peux plus!

Mais pourquoi nous rendons-nous parfois à ce stade ? Il y a plusieurs raisons et autant de scénarios qu’il y a d’épisodes de surcharge chez les parents. Toutefois, on peut dire que de manière générale, la surcharge est associée à la surcharge cognitive, émotionnelle et sensorielle. Pour mieux comprendre cette idée abstraite, imaginez un gros bocal : pendant la journée, vos pensées, vos émotions (et celles des autres) ainsi que les stimulations sensorielles s’accumulent dans ce bocal. Lorsqu’il n’est pas possible de le vider, il déborde. 

Qu’Est-ce qui peut contribuer à une surcharge ?

Surcharge cognitive

Penser à ce qu’il faut faire
Anticiper les besoins des autres
Planifier
Se souvenir
Prendre des décisions
Répondre aux questions

Surcharge émotionnelle

Anticiper aux besoins des enfants
Aider les enfants à réguler leurs émotions (co-régulation)
Contenir les émotions des autres
Composer avec ses propres émotions (ex : sentiment de culpabilité parentale, anxiété parentale, tristesse, joie, etc.)
Être continuellement disponible
Être en hypervigilance

Surcharge sensorielle 

(Audition) Les cris et les bruits de mes enfants, leurs pleurs, la télévision, les jouets pour enfants qui font du bruit…
(Odorat) Les couches, les aliments, les parfums…
(Goût) Les aliments nouveaux…
(Visuel) La surcharge visuelle dans une maison, les mouvements des gens dans un lieu public, les couleurs dans un magasin…
(Toucher) Le contact constant de mes enfants sur moi, la recherche sensorielle du plus petit qui nous touche durant tous les boires, les vêtements trop amples ou trop serrés…
(Vestibulaire) Les mouvements en voiture, les pirouettes au parc pour faire rire mes enfants…
(Proprioceptif) Les mouvements constants pour répondre aux besoins des enfants, être immobilisée longtemps dans la même position avec un bébé qui dort sur nous…
(Intéroception) Avoir faim depuis plus d’une heure et ne pas avoir pu manger en raison des demandes des enfants, avoir soif lorsqu’on allaite sans avoir de bouteille d’eau à proximité, vivre des émotions intenses et ne pas avoir l’occasion d’en parler avec un adulte en qui j’ai confiance et avec qui je me sentirais légitime, etc.

Nous avons 8 sens différents. Les 5 qu’on a appris à l’école (vue, odorat, goûter, audition, toucher), en plus du système vestibulaire (équilibre et position / mouvements de la tête dans l’espace), du système proprioceptif (notre corps dans l’espace) et intéroceptif (douleur, température, envies excrétoires, faim, soif, etc.)

Tous ces éléments s’accumulent dans notre bocal, puis il déborde. C’est souvent à ce moment que plusieurs parents deviennent une version d’eux-même qu’ils n’aiment pas.
On peut voir aussi des épisodes de “
Mom rage”, qui peuvent se manifester par : perdre patience, crier, se sentir très en colère rapidement ou par des réactions démesurées par rapport à l’événement déclencheur. 

Puisque ces réactions peuvent donner l’impression d’être disproportionnées par rapport à l’événement déclencheur (par exemple : votre grand qui vous demande où se trouve sa doudou préférée), les parents ressentent souvent de la culpabilité ou même une incompétence dans leur rôle de parent. Quand on comprend que c’est plutôt le résultat d’une surcharge et d’un cumul de demandes et de stimulations, plusieurs parents que j’accompagne arrivent à adopter un regard plus bienveillant envers eux-même. 

Est-ce que mon bocal a un problème ?

La réponse courte : non il n’y a pas de problème avec le bocal de la plupart des parents.

Il est utile de souligner  que certaines personnes vivent avec des enjeux de traitement des informations cognitives ou même sensorielles (ce qu’on appelait auparavant un trouble d’intégration sensorielle). Mais ce n’est pas de ça qu’on parle dans ce texte. 

Mais pourquoi mon bocal se remplit aussi vite depuis que je suis parent? Le problème, c’est que pour la plupart des parents, et surtout des mères, le bocal n’est jamais vraiment vide. Les parents commencent souvent leur journée avec le bocal déjà rempli à plus de la moitié.

Pourquoi? Possible en raison d’ne mauvaise nuit de sommeil (ou 6 mois de mauvaises nuits de sommeil), des crises ou des allaitements nocturnes ou peu d’occasions spontanées de vider le bocal, ou de se “recharger”.

En plus, la parentalité amène des défis que notre bocal n’avait pas rencontré avant : 

– Une très grande stimulation sensorielle;
– Des sollicitations simultanées;
– Peu de contrôle sur le moment où les demandes arrivent;
– Des interruptions;
– Une grande charge mentale familiale et domestique (en lien avec la gestion de la famille et du milieu de vie), souvent invisible quand elle est bien faite, mais oh! Combien épuisante.
– Avoir à concilier des rôles qui sont difficilement conciliables, comme le rôle de parent, de travailleuse ou de travailleur, de proche aidante ou aidant, etc.

Donc le bocal se remplit plus vite, et ne se vide pas vraiment. Un parent peut difficilement “terminer une tâche avant de répondre à la prochaine notification” comme il pourrait le faire dans certains contextes de travail. Les besoins arrivent quand ils arrivent.

Qu’est-ce que je peux faire avec un bocal trop plein?

Face au constat que notre bocal est presque toujours sur le point de déborder, on peut se sentir découragé.e. Ou avoir l’impression que c’est une fatalité à laquelle on ne pourra rien changer. Après tout, on ne peut pas mettre nos enfants dans le garde-robe pendant 2-3h, le temps d’aller dormir… 

Pourtant, il y a plusieurs choses qu’on peut faire. Bien sûr, comme je l’ai dit plus haut, il existe des tonnes de scénarios différents qui peuvent mener à une surcharge. Il serait donc difficile de faire une liste exhaustive de toutes les recommandations possibles. Mais en voici quelques-unes :

1. D’abord : observer mon bocal

À tout moment dans la journée, je peux prendre quelques secondes pour me demander à quel niveau est mon bocal. Pour vous soutenir dans cet exercice, je vous invite à télécharger l’outil sur la surstimulation disponible ici.

Zone confortable

Je suis généralement capable de réfléchir, de répondre aux demandes et de tolérer les imprévus. Je peux attaquer la prochaine partie de ma journée comme une journée normale. 

Zone : « J’aurais probablement besoin d’une pause »

Certains signes commencent à apparaître : difficulté à se concentrer, pensées plus rapides ou désorganisées, inconfort, irritabilité, etc. La plupart des adultes ont appris que lorsqu’on est dans cette zone, on pousse encore plus… Pourtant, si je continue de pousser, je risque de me rendre rapidement dans la prochaine zone.

Zone de surstimulation

Le système commence à être réellement surchargé : difficulté à réfléchir, tensions physiques, irritabilité augmentée, émotions intenses et envahissantes, sentiment que tout le monde nous “tombe sur les nerfs”.

Zone de débordement

Ça pète. La réaction peut prendre différentes formes : explosion, colère, pleurs, repli sur soi, entrer en mode “robot”… 

2. Ralentir dès que possible

Ma recommandation d’ergothérapeute ici : dès qu’on arrive à la zone d’inconfort, où on ressent le besoin d’une pause, on tente de ralentir plutôt que de pousser plus. Et je le sais, c’est difficile et vraiment contre-intuitif. Mais cette étape est très importante

Ralentir peut vouloir dire plein de choses, vous seuls savez ce qui est possible. Ça peut être : demander de l’aide, réduire les projets de la journée, proposer des activités à faible bruit aux enfants, prendre une mini pause et s’isoler, se permettre “d’être avec” les enfants, sans “faire avec” eux.

Rester jouer dans la cour plutôt que d’aller à la piscine. Aller regarder des livres à la bibliothèque plutôt que d’aller dans une aire de jeu. Faire l’épicerie pour une journée plutôt que pour toute la semaine. Observer les enfants en buvant une tisane chaude plutôt que de s’imposer d’être continuellement dans la stimulation guidée.

3. Vider un petit peu mon bocal de surstimulation

Dès qu’on le peut, on met en pratique des trucs simples qui peuvent nous aider à réduire un brin le niveau de surcharge dans notre bocal. L’outil proposé précédemment propose plusieurs idées.

Par exemple : s’isoler quelques minutes pour se couper de la surcharge, s’étendre, fermer nos yeux, mettre des bouchons. Intégrer une activité physique douce ou rythmée à ma journée, des étirements, du yoga. Faire une sieste en même temps que les enfants. Prendre 2 minutes pour faire des exercices de respiration guidée avec une application. Faire des choses que j’aime : lire, chanter, jardiner, créer. Nommer mes besoins. Réduire mes attentes et me donner le droit d’être humaine ou humain. 

4. Apprendre à connaître son propre profil de surcharge

Quand notre niveau de surcharge revient à un niveau plus fonctionnel, où on se sent bien et qu’on a plus de disponibilité pour apprendre à mieux se connaître, il est aussi important d’identifier ce qui contribue à notre surcharge.

Quels sont les éléments qui remplissent mon bocal le plus vite? Vous pouvez retourner à la section qui explique la surstimulation pour des exemples. Quand on apprend à mieux se connaître, on peut voir venir plus facilement les moments de surcharge, et agir en prévention, plutôt que lorsque le bocal déborde.

J’aimerais agrandir mon bocal

On peut aussi, quand on se sent disponible pour y arriver, modifier des éléments de nos routines ou de notre environnement pour “agrandir” notre bocal, ou du moins faire en sorte que les mêmes éléments de surcharge le remplissent moins vite.

L’hygiène sensorielle

Réduire certaines stimulations lorsque possible (ex : retirer les piles des jouets qui font du bruit, créer des routines à faible bruit avec les enfants, choisir une pièce dans la maison où il y aura moins de stimulation visuelle pour s’y réfugier quand je suis en surcharge).

Les occupations et les exigences

Simplifier, réduire le nombre de décisions et accepter le « suffisamment bon ».

Le partage des responsabilités

Rendre visible la charge et mieux répartir certaines responsabilités.

Les occasions de récupération

Créer des moments avec moins de stimulation, moins de décisions ou moins de demandes.

Les stratégies individuelles

Explorer ce qui nous aide vraiment : mouvement, silence, musique, activité nourrissante,

Passer de la culpabilité parentale à la curiosité

Au final, j’espère que ces informations vous permettront de passer d’un état de culpabilité parentale à un état de curiosité et de bienveillance envers vous-même comme parent. Plutôt que de vous demander « Pourquoi est-ce que je ne suis pas capable de mieux gérer ça? », j’espère que vous serez en mesure de vous dire :

« Qu’est-ce qui s’est accumulé? »
« Quels signes avais-je peut-être commencé à ressentir? »
« De quoi aurais-je eu besoin avant d’arriver à ce point? »
« Je fais sincèrement ce que je peux avec mon contexte actuel »

Comprendre sa surstimulation ne fait pas disparaître les exigences de la parentalité, mais peut permettre de mieux reconnaître ses limites et d’ajuster progressivement son quotidien.

Vous vivez des difficultés avec la surstimulation?

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