Les multiples deuils derrière les statistiques de fausse-couche

Par Nathalie Maillard, musicothérapeute à la clinique Matrescence

Chaque année, 15 à 25% des grossesses au Canada se terminent par une fausse couche. Outre ce portrait statistique, de multiples émotions et questions se trouvent derrière ces parcours. Une fausse-couche peut être vécue avec de la tristesse, bien entendu, mais aussi de la colère, de la culpabilité et un grand sentiment de vide. En outre, un doute plus fréquent qu’on ne le croirait : « Suis-je normale ? Est-ce que j’ai le droit d’être aussi triste, aussi bouleversée, aussi en colère ? » Suite à une fausse couche, si ces questions vous habitent, sachez que vous n’êtes pas seule.

L’arrêt d’une histoire d’amour en construction

Derrière chaque grossesse qui se termine trop tôt, il y a une histoire d’espoir, un projet parental tourné vers l’avenir et déjà rempli d’images bien concrètes. Vivre une fausse couche, c’est l’arrêt d’une grossesse, mais aussi d’une histoire d’amour en construction. On y fait le deuil de la naissance prévue de son bébé, de son histoire et de son enfance imaginée. L’arrêt de cette grossesse, tout particulièrement pour les personnes qui ne sont pas déjà parents, peut s’accompagner d’un bouleversement existentiel menant à redéfinir une part de soi et de son identité, à vivre le deuil du parent que l’on devenait.

Pour certaines personnes, la douleur est plus brève et moins difficile à surmonter. Pour d’autres, elle peut être vécue comme un grand vide et une douleur vive. Tout comme il n’existe pas une seule façon de vivre un deuil, il n’existe pas non plus une seule façon de traverser la perte d’un bébé : si, pour certaines, la tristesse prend toute la place, pour d’autres c’est la culpabilité, la colère, ou encore, la crainte de vivre une nouvelle perte lors d’une grossesse suivante qui peuvent être les émotions prédominantes, intenses, voire envahissantes.

Quand le deuil est difficile à faire reconnaître

En psychologie du deuil, lorsqu’un deuil n’est pas pleinement reconnu par l’entourage et la société, on parle de deuil désaffranchi. Un deuil désaffranchi est un deuil invisibilisé, dont on nous envoie le message qu’il ne devrait pas être vécu aussi longuement ou aussi intensément. Par conséquent, c’est aussi un deuil pour lequel la reconnaissance publique et les rituels collectifs se font rares. Les fausses couches sont fréquemment vécues comme des deuils désaffranchis, particulièrement lorsque la perte survient en tout début de grossesse. Lorsque peu de personnes sont au courant de la grossesse, il peut n’y avoir ni d’annonce à faire, ni de proche pensant à prendre de vos nouvelles. Le monde continue de tourner, presque comme si rien ne s’était produit, alors que tout dans votre univers vient de basculer. 

Au-delà du deuil, vivre une fausse-couche peut être physiquement difficile sans que cela ne soit perçu par l’entourage. Selon le déroulement de la fausse couche, certaines procédures médicales peuvent être exigeantes, tout en agissant comme un rappel difficile, comme se retrouver dans une salle d’attente entourée de bedons bien arrondis, sachant qu’on y est pour confirmer par échographie que bébé n’y est plus. Dans certains cas, il faudra plusieurs semaines de prises de sang hebdomadaires et de symptômes de grossesses qui continuent avant que les hormones de grossesse aient bien redescendu à zéro. Il va sans dire que ces étapes en elles-mêmes peuvent être très éprouvantes, tout en demeurant invisibles pour les personnes autour de nous.

Cette invisibilité en soi peut être très difficile à vivre. S’y ajoutent fréquemment certains commentaires maladroits de gens pourtant bien intentionnés, tels que : « vous pourrez toujours essayer pour un autre ; il devait y avoir un problème, c’est peut-être mieux ainsi ; au moins, vous avez déjà un enfant ». Toutefois, l’absence de reconnaissance dans votre entourage, parmi vos proches, ou encore dans votre milieu de travail, ne signifie pas que vos émotions ne sont pas légitimes ni que votre perte n’avait pas d’importance. Ce deuil invisibilisé est à la fois le résultat de l’impuissance vécue par vos proches, mais aussi d’un manque de reconnaissance publique des expériences de fausse-couche pendant une période où vos émotions sont complètement normales et valides.

Offrir un espace au deuil

Quand une perte est invisible, s’offrir un espace pour vivre le deuil et les émotions qui l’accompagnent devient primordial. Cela peut prendre plusieurs formes. Certaines personnes trouvent du réconfort dans l’échange entre pairs dans des groupes de soutien, d’autres créent un rituel ou posent un geste symbolique : un arbre planté, une lettre ou une chanson adressée au bébé, un tatouage symbolique et significatif. Ces gestes peuvent être soutenants et devenir le point de départ d’une conversation, d’un partage à cœur ouvert avec un proche.

L’espace qu’on s’offre pour vivre le deuil peut aussi prendre la forme d’un accompagnement professionnel, permettant d’exprimer de diverses manières ce qui a été vécu et qui, bien souvent, a besoin d’être raconté plus d’une fois. C’est une autre façon de ne pas traverser cette expérience seule, de reconnaître ce qui s’est passé, et de lui faire une place dans votre histoire.

Vivre son deuil ne suit pas une ligne droite, et certains moments clefs, comme les dates anniversaires, certaines périodes de l’année (vacances, congé de Noël, fête des Mères) peuvent porter une charge particulière et devenir des déclencheurs d’émotions, même lorsqu’on se croyait « passée à autre chose ». Cela ne signifie pas qu’il y a eu un recul, ou qu’on se porte « moins bien », mais tout simplement que certains moments ou événements conservent une signification particulière, malgré le temps qui passe.

Finalement, offrir un espace au deuil, c’est d’abord et avant tout s’offrir un espace à soi pour s’autoriser à vivre les vagues du deuil telles qu’elles se présentent, dans l’auto-bienveillance, et sans jugement.

Des ressources d’aide pour vous soutenir

Des ressources d’aide pour vous soutenir

Bibliographie

de Montigny, F., Verdon, C., Dennie-Filion, E., & Gauvreau, S. (2020). Gaps in the organization of emergency room care and services for women experiencing miscarriage: A multiple case study of four ERs in Quebec. Science of Nursing and Health Practices, 3(1), 1-12.

Doka, K. J. (1989). Disenfranchised grief. In K. J. Doka (Ed), Disenfranchised grief: Recognizing hidden sorrow (pp. 3-11). New York: Lexington Books.

Lang, A., Fleiszer, A. R., Duhamel, F., Sword, W., Gilbert, K. R., & Corsini-Munt, S. (2011). Perinatal loss and parental grief: The challenge of ambiguity and disenfranchised grief. Omega: Journal of Death and Dying, 63(2), 183-196.

Markin, R. D. (2016). What clinicians miss about miscarriages: Clinical errors in the treatment ofearly term perinatal loss. Psychotherapy, 53(3), 347-353.

Public Health Agency of Canada. (2020, December). Family-centred maternity and Newborn care: National Guidelines.