Quand le corps garde des traces : comprendre le rôle de la physiothérapie périnéale après un accouchement difficile
Saviez-vous que les sexologues en périnatalité travaillent régulièrement en collaboration avec des physiothérapeutes périnéales ?
Ces deux professions sont souvent complémentaires, tout particulièrement après un accouchement difficile et/ou en présence de douleurs pendant les rapports sexuels.
Dans cet article collaboratif, nous explorons avec la physiothérapeute Marianne Labbé la coexistence du trauma physique et du trauma psychologique après un accouchement.
Parler d’un accouchement traumatique demeure délicat, d’une part, parce que la naissance est socialement associée à un moment heureux et, d’autre part, parce que les manifestations du trauma sont souvent invisibles, complexes, et parfois banalisées. Un accouchement implique, par définition, une sollicitation importante du corps. Sur le plan physiologique, il constitue déjà un événement exigeant : étirement intense des tissus, pression sur les structures pelviennes, adaptation musculaire et neurologique rapide. À cela peut s’ajouter une dimension traumatique lorsque l’expérience est vécue avec un sentiment de perte de contrôle, de peur, d’impuissance ou d’insécurité.
Du point de vue de la physiothérapie périnéale, il est essentiel de distinguer deux niveaux qui peuvent coexister :
Le trauma physiologique : lié aux contraintes mécaniques et aux transformations corporelles de l’accouchement.
Le trauma psychologique : lié à la manière dont l’événement a été vécu subjectivement.
Lorsque ces deux dimensions se superposent, leurs effets interagissent. Par exemple, une femme ayant vécu un accouchement perçu comme violent ou imprévisible peut développer des réponses corporelles de protection persistantes, telles que des contractions involontaires du plancher pelvien.
Dans un contexte traumatique, la perception de perte de contrôle constitue un élément central. Il peut émerger dans différents contextes : interventions médicales non anticipées, communication insuffisante, douleur intense non soulagée, ou impression de ne pas être entendue. À cela s’ajoutent souvent des émotions négatives, comme la culpabilité, la tristesse, la colère ou un détachement.
– Carolanne, cofondatrice de la clinique Matrescence
Dans ce contexte, la récupération physiologique suite à un accouchement peut être vécue différemment et amener des défis supplémentaires. C’est dans cet espace que la physiothérapie périnéale prend une place encore trop peu connue.
Les impacts physiologiques lorsque l’accouchement est vécu comme traumatique
Les conséquences d’un accouchement traumatique ne se limitent pas à la sphère émotionnelle, puisqu’elles se manifestent fréquemment dans le fonctionnement même du plancher pelvien et des structures associées. En voici quelques-unes :
Altération des sensations corporelles
Certaines femmes rapportent une diminution, voire une absence de sensations au niveau périnéal ou vaginal. Cette perte peut être liée à des atteintes nerveuses, mais aussi à des mécanismes de protection du système nerveux. À l’inverse, d’autres peuvent développer une hypersensibilité, où le moindre contact devient inconfortable ou douloureux.
Troubles fonctionnels : fuites urinaires et constipation
Les fuites urinaires post-partum sont relativement fréquentes, mais elles peuvent être exacerbées dans un contexte traumatique, notamment lorsque les muscles du plancher pelvien ont été affaiblis ou, à l’inverse, maintenus en contraction constante. La constipation est également un symptôme courant. Elle peut découler d’une difficulté à relâcher les muscles pelviens, souvent associée à une appréhension ou à une mémoire corporelle de la douleur.
Dysfonctions du plancher pelvien
Le plancher pelvien peut présenter différents types de dysfonctions : hypotonie (manque de tonus), hypertonie (tension excessive) ou mauvaise coordination musculaire. Dans un contexte traumatique, l’hypertonie est particulièrement fréquente. Le corps « se protège » en restant contracté, ce qui peut nuire à la récupération fonctionnelle.
Douleurs génitales et pelviennes
Les douleurs peuvent être localisées (cicatrice, périnée, vagin) ou plus diffuses (bassin, bas du dos). Elles sont parfois persistantes et peuvent être exacerbées lors des relations sexuelles, des examens médicaux ou même en position assise prolongée. Ces douleurs ne sont pas uniquement mécaniques, puisqu’elles sont souvent entretenues par une interaction entre tensions musculaires, sensibilité nerveuse accrue et mémoire traumatique.
Impact sur la sexualité et l’image corporelle
Bien que cela dépasse le cadre physiologique, il est difficile d’ignorer les répercussions sur la sexualité, comme les douleurs, les appréhensions, la diminution du désir ou la perception d’être étrangère face à son propre corps, puisqu’elles sont fréquemment rapportées. Ces manifestations ne sont pas des « complications rares », mais surtout, elles sont cohérentes avec ce que le corps a traversé.
L’accompagnement en physiothérapie périnéale après un accouchement traumatique
L’un des piliers dans ce contexte est d’offrir un accompagnement en douceur qui respecte la vitesse de récupération de notre patiente. La physiothérapie périnéale, lorsqu’elle est adaptée au trauma, repose sur des principes cliniques précis.
Une approche centrée sur la sécurité et l’empathie
Avant même les interventions techniques, la relation thérapeutique constitue le socle du travail impliquant la validation du vécu, le respect de ses limites et un travail collaboratif favorisant la perception de reprise de contrôle en contexte clinique.
Concrètement, cela peut se traduire par le fait de demander un consentement explicite avant tout contact, d’expliquer chaque geste et de permettre à la patiente d’interrompre la séance à tout moment. Les réactions de protection, comme les contractions involontaires, ne sont pas perçues comme des obstacles, mais comme des indicateurs signalant que le corps ne se sent pas encore en sécurité. L’objectif n’est pas de « forcer » le corps à fonctionner, mais de lui permettre de réapprendre qu’il peut le faire sans danger.
Le travail musculaire et la coordination
Selon les besoins, la physiothérapeute proposera des exercices visant à désensibiliser, à renforcer les muscles affaiblis, à relâcher les tensions excessives ou à améliorer la coordination entre contraction et relâchement. Lorsque le corps associe certaines zones à une menace, une approche graduelle est essentielle. De plus, ce travail est souvent plus subtil qu’un simple « renforcement du périnée », puisqu’apprendre à relâcher peut être tout aussi central qu’apprendre à contracter.
La physiothérapie périnéale s’inscrit également dans la considération entre les interconnexions du corps, de la tête et du cœur. Cela se manifeste, par exemple, lorsque la perception de la douleur est influencée par l’état émotionnel ou quand la récupération physique peut être entravée par l’anxiété. Dans certains cas, une collaboration avec d’autres professionnels devient alors pertinente, mais surtout soutenue par votre physiothérapeute.
Redonner du sens et du pouvoir au corps
L’un des effets les plus marquants d’un accouchement traumatique est la rupture du lien de confiance avec son propre corps, où celui-ci peut être perçu comme défaillant, étranger, voire menaçant. Le rôle de la physiothérapie périnéale ne se limite pas à corriger des symptômes, mais surtout à favoriser la reconstruction plus sécurisante face à la relation au corps. Ce processus demande du temps, mais il implique parfois de revisiter des sensations, de nommer des inconforts, et de tolérer une certaine lenteur. Dans un contexte où les attentes de « récupération rapide » sont fréquentes, cette temporalité peut être difficile à accepter, mais elle est souvent nécessaire.
Un accouchement traumatique laisse des traces qui ne sont ni imaginaires ni uniquement psychologiques, puisque le corps porte, à sa manière, l’empreinte de l’expérience vécue. Dans ce contexte, la physiothérapie périnéale offre un cadre structuré pour comprendre ces manifestations et intervenir de façon adaptée.
Lorsqu’elle est pratiquée avec sensibilité au trauma, elle devient un levier important pour restaurer non seulement des fonctions physiques, mais aussi un sentiment de sécurité corporelle.
